Sous le commissariat de
María Wills Londoño, en collaboration avec
Audrey Genois et Maude Johnson

Thème

La vie des choses

Sous le thème La vie des choses, MOMENTA 2019 explore le caractère, voire la personnalité, que revêt l’objet traduit par l’image. À travers le regard de 39 artistes en provenance de 20 pays, la biennale examine les contextes économiques, sociaux et culturels dans lesquels la production matérielle est omniprésente. Au regard des enjeux de consommation qui caractérisent notre époque, les objets se voient accorder une étourdissante visibilité et deviennent, ironiquement, invisibles en raison de cette accumulation démesurée. Pour son édition 2019, la biennale s’intéresse aux univers qui se construisent entre les individus et leur environnement, elle met en lumière les transferts qui s’opèrent entre sujet et objet.

MOMENTA appelle un dépassement de la polarisation entre symbolique et fonctionnel au sein des économies de l’objet. Pour ce faire, la biennale s’appuie sur quatre volets thématiques, qui permettent d’imaginer différemment les relations entre les êtres humains et les objets. Hébergeant une déclinaison d’idées liées aux questions de consommation, ces volets entrelacent des pistes variées pour éclairer la lecture des œuvres exposées. Ils rendent possible d’envisager la complexité des connotations et des résonances que prennent les choses dans les sociétés contemporaines.

Objets culturels et culture matérielle

La signification d’un objet découle en grande partie de l’action humaine et du sens utilitaire ou symbolique qui lui est octroyé. La culture matérielle est fondée sur le rapport que les sociétés entretiennent avec les objets qui les entourent, dont l’héritage complexe se révèle dans leurs rôles au sein des systèmes de croyances religieuses et spirituelles, mais aussi, plus largement, au sein de la croyance au produit de consommation.

La durée de vie des objets « sacrés » dépasse celle des gens qui les lèguent à la génération suivante. La passation d’un objet peut être l’unique trace d’une existence donnée. La compréhension du passé et des cultures ancestrales repose entre autres sur les objets qui leur sont attachés et leur représentation. Ces éléments sont porteurs de mémoire ; ils inscrivent le passé dans le présent et l’avenir. Les objets deviennent catalyseurs d’identité en ce qu’ils favorisent un sentiment d’appartenance à un groupe ou à une communauté spécifique. Par ailleurs, l’objet culturel est aussi celui du consumérisme qui meut les sociétés contemporaines. Il s’avère le prisme au travers duquel sont redirigés ou traduits les désirs individuels et collectifs qui concourent à renforcer les systèmes de production capitaliste. La marchandise, qui définit la structure de cette culture, recèle des pistes pour examiner les enjeux, la symbolique et les réalités qui en découlent.

Dans cette optique, la tension entre préciosité, savoir-faire et marchandisation est tout à la fois décortiquée et recomposée. En adoptant un point de vue critique envers les approches ethnographiques ou exoticisantes, ce volet cherche à faire place, au moyen de l’image, à une diversité de voix qui reconnaissent le rôle essentiel de l’altérité dans la réflexion sur le présent. Il s’agit plus précisément de proposer différents récits qui, tout en permettant la construction d’identités plurielles, abordent la question de la spécificité dans un contexte de mondialisation.

Êtres chosifiés ou objets humanisés

De nombreux éléments dans le monde des objets servent d’extensions au corps humain. Certaines d’entre elles sont créées dans un cadre scientifique pour imiter les fonctions vitales, d’autres consistent en des modifications physiques aux fins esthétiques. Suivant cette logique, le corps devient objet et l’objet devient corps : on assiste à une marchandisation des propriétés anatomiques – et des personnes – ainsi qu’à une vitalisation du matériel. Loin d’être une matière inerte, l’objet acquiert donc un potentiel performatif.

Les effets du patriarcat, du colonialisme et du capitalisme ont, pour leur part, placé la diversité naturelle et culturelle sous des dynamiques d’autorité et des processus d’« autrification » (otherization), faisant de l’Autre un objet d’étude, voire de consommation. Dans certains contextes de violence culturelle, les femmes sont traitées comme des objets, aussi bien de désir que d’exploitation commerciale. En arts visuels, la chosification du corps découle entre autres de la sculpture et du monument. La glorification de la beauté du corps et de la perfection anatomique ainsi que l’idolâtrie culturelle ou politique y étant menées participent à la mise en place de standards qui transforment l’être en objet. En outre, le travail artistique confère un pouvoir d’action aux choses.

Prenant acte de ces situations complexes, ce volet explore l’objet humanisé et l’être chosifié ; le naturel et l’artificiel y sont rendus perméables. Il pose un regard critique sur la représentation du corps, particulièrement féminin, dans l’histoire en s’arrêtant sur des clichés et des stéréotypes qui ne peuvent plus être ignorés. Fruit de multiples réappropriations du pouvoir, une conception actualisée de la sensualité et de la sexualité féminines est notamment mise en relief.

L’absurde comme contre-récit de l’objet

Les mouvements dada et surréaliste ont privilégié une approche poétique, onirique et absurde de l’objet afin d’explorer de nouvelles manières d’appréhender le réel. La brutalité de la Première Guerre mondiale a bouleversé une génération d’artistes, de telle sorte qu’elle a entrainé l’émergence de modes de représentation se jouant de la réalité. Par l’entremise du surréalisme, plusieurs artistes se sont appropriés, sans logique rationnelle, des objets auxquels ils ont greffé, fabriqué des histoires insolites.

À travers le prisme de l’absurde, la fiction devient un terrain de négociation du réel, acquérant une crédibilité qui problématise les acceptions admises de la réalité. Les objets sont détournés de leurs significations afin de sonder le poids du réel ; les codes sont déconstruits et des contradictions émergent pour ébranler les croyances et redonner une capacité d’émerveillement aux sociétés actuelles, anesthésiées par les stéréotypes et les étiquettes qui dictent ce qu’elles doivent être. À cet effet, la mise en scène et la théâtralité s’avèrent des stratégies récurrentes pour déstabiliser l’ordre établi et suggérer une relation plurielle à la réalité. En recourant à la parodie et à l’humour, elles permettent de générer des images et des récits à la fois irrationnels et envoutants qui révèlent, ultimement, un besoin de libération.

Ce volet rend sensible l’interstice ténu entre l’absurde et le réel. L’expérience étrange, voire grotesque, de la réalité est approfondie par le biais de l’imaginaire et de la fiction, deux espaces ou vecteurs qui donnent lieu à d’autres types d’engagement et de résistance.

Nature morte à l’ère de la crise environnementale

Le genre pictural de la nature morte apparait au XVIIe siècle, principalement dans les pays protestants où les représentations religieuses sont en général interdites. Dans les pays de tradition catholique, la nature morte prend une connotation mystique où le faste entre en dialogue avec l’impermanence de la vie ; sous le terme vanitas (vanité), elle dénote une représentation métaphorique de la mort. Ce genre artistique ouvre non seulement la réflexion sur la manière dont les artistes d’aujourd’hui représentent la quotidienneté et ordonnent les objets, mais il permet également de poser un regard politique sur l’accumulation excessive de biens dans les sociétés actuelles et sur la crise environnementale – la mort de la nature.

L’offre irrationnelle qui découle de modèles de production et de consommation fait en sorte que la circulation, l’encombrement et l’élimination des objets croissent de façon exponentielle. Si le potentiel de consommation prime parfois sur l’individualité, il prime systématiquement sur la collectivité. Dans ce contexte, la réutilisation apparait comme un procédé salutaire pour répondre aux problématiques de la production de masse qui caractérisent une contemporanéité capitaliste.

Ce volet explore les enjeux de la mort sans les opposer à l’existence, en abordant les questions de séduction, d’artificialité et de réactivation. Les constructions et les temporalités propres aux choses sont ici considérées sous une approche cynique ou comique, de façon à remettre en cause la prétendue neutralité des objets. La vie des choses est ainsi examinée dans une perspective non linéaire de recontextualisation, où s’articule un espace critique.

Commissaires

María Wills Londoño

María Wills Londoño (Colombie) est chercheuse et commissaire d’exposition. Ses principaux travaux portent sur le caractère instable de l’image contemporaine et offrent des points de vue novateurs sur le visage urbain de l’Amérique latine. Mentionnons entre autres les expositions Urbes Mutantes: Latin American Photography 1944–2013Latin Fire. Otras fotografías de un continente et Fernell Franco, Cali clair-obscur, présentées à l’International Center of Photography de New York, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain à Paris, au Círculo de Bellas Artes de Madrid (PHotoESPAÑA), au Centro de la Imagen de Mexico et au Museo de Arte del Banco de la República à Bogotá, où elle a été responsable des expositions temporaires de 2009 à 2014. Elle a également été cocommissaire des expositions Pulsions urbaines, présentée à l’Espace Van Gogh lors des Rencontres d’Arles en 2017, et Oscar Muñoz. Photographies, mise en circulation au Jeu de Paume à Paris et au Museo de Arte Latinoamericano de Buenos Aires de 2011 à 2013, et codirectrice artistique d’ARCO Colombia 2015 (quinze expositions se tenant dans différents espaces d’art et musées de Madrid). En 2018, elle développe un projet de recherche visant à recontextualiser la collection du Musée d’art moderne de Bogotá, interrogeant le concept de modernité, et dont la synthèse a pris la forme de l’exposition The Art of Disobedience. Elle a fondé puis dirigé, jusqu’en 2018, le programme Visionarios de l’Instituto de Visión ayant pour mission de mettre en lumière les figures essentielles de l’art conceptuel colombien. En 2018, elle publie The Four Evangelists, Consolidation Process of Exhibition Curating in Colombia chez Editorial Planeta.

Audrey Genois

Depuis 2016, Audrey Genois est directrice générale de MOMENTA | Biennale de l’image (anciennement Le Mois de la photo à Montréal). Elle a été conservatrice adjointe à la Galerie de l’UQAM de 2002 à 2016. En quinze ans, elle a coordonné plus de soixante expositions et une dizaine de circulations nationales et internationales. Engagée dans le milieu de l’édition, elle a dirigé et coordonné une quarantaine de publications sur l’art actuel, en plus d’assurer la gestion de la Collection d’œuvres d’art de l’UQAM. Notamment, elle a été commissaire des expositions Guillaume Simoneau. MURDER (Rencontres d’Arles), Expansion. Les 40 ans de l’UQAM (avec Louise Déry), Vidéozoom. L’entre-images (présentée dans douze lieux au Canada et à l’étranger, avec le collectif de commissaires La Fabrique d’expositions), et Motion (en collaboration avec HEAD — Genève et avec La Fabrique d’expositions). Elle était commissaire associée de l’exposition David Atlmejd. The Index, présentée au pavillon canadien de la Biennale de Venise en 2007.

Maude Johnson

Maude Johnson est une auteure et une commissaire indépendante qui vit et travaille à Montréal. Elle détient une maîtrise en histoire de l’art de l’Université Concordia et un baccalauréat en histoire de l’art de l’UQAM. Elle s’intéresse aux relations entre les corps, les temps et les espaces. Ses recherches explorent les pratiques performatives et commissariales, sondant les méthodologies, les procédés et les langages au sein de démarches interdisciplinaires. Ses projets récents ont été présentés à l’espace SIGHTINGS de la Galerie Leonard & Bina Ellen (Montréal, 2016), à Artexte (Montréal, 2018) et à Critical Distance Centre for Curators (Toronto, 2018). À titre d’auteure, elle a collaboré à plusieurs projets d’exposition, tels que do it Montréal (Galerie de l’UQAM, 2016) et 150 ans | 150 œuvres : l’art au Canada comme acte d’histoire (Galerie de l’UQAM, 2018). Elle contribue aux revues Espace art actuel et esse arts + opinions, de laquelle elle est lauréate 2015 du concours Jeunes critiques. Elle est adjointe à la direction et au commissariat pour MOMENTA | Biennale de l’image.